défense des humanités

L’utilité sociale des humanités par Solange CHAVEL, à propos de M. Nussbaum, Not for Profit, Princeton, 2010.

L’enseignement des humanités est-il un luxe que nos sociétés ne peuvent plus se
permettre ? Martha Nussbaum répond qu’au contraire, dans un monde de concurrence
économique mondialisée, les humanités ont un intérêt social et politique.

Recensé : Martha Nussbaum, Not for Profit. Why Democracy Needs the Humanities, Princeton &
Oxford, Princeton University Press, 2010. 178 p., 23$.

Le dernier livre de Martha Nussbaum est un manifeste : en moins de cent cinquante pages, la philosophe américaine présente son plaidoyer pour une certaine vision de l’éducation et des humanités. L’ouvrage s’ancre largement dans les travaux universitaires de l’auteur sur le rôle des émotions, de l’imagination et de la narration dans la vie morale et politique. Ceux qui connaissent son travail reconnaîtront en particulier les arguments développés dans Upheavals of Thought1, The
Fragility of Goodness2 ou encore Cultivating Humanity3. Mais dans Not for Profit, le ton adopté est différent : il est résolument vif, engagé, pensé pour le débat public.

Une crise des humanités ?
À ce titre, le livre s’inscrit dans un contexte américain qui abonde en essais et articles débattant du sort des humanités en temps de crise économique, tandis que le système éducatif, du primaire au supérieur, est soumis à un impératif d’utilité. On peut par exemple citer, parmi bien d’autres exemples, Crisis on Campus de Mark C. Taylor4, Why Choose the Liberal Arts? de Mark William Roche5, ou encore Reforming Our Universities de David Horowitz6.

1 Oxford, Cambridge University Press, 2001.
2 Oxford, Cambridge University Press, 1986.
3 Cambridge, Harvard University Press, 1997.
4 New York, A. Knopf, 2010.
5 Notre Dame, University of Notre Dame Press, 2010.
6 Washington, Regnery Publishing Inc., 2010.
Le débat peut s’organiser en deux camps assez nettement distincts : d’un côté se trouvent les avocats d’un changement de l’éducation comme une nécessaire adaptation aux rigueurs économiques et aux exigences accrues de la compétition internationale. De leur point de vue, l’enseignement des humanités apparaît au mieux comme un luxe charmant mais inutile, au pire comme une complaisance coupable. De l’autre côté, les avocats des humanités se trouvent bien souvent acculés à une position défensive, adoptant bon gré mal gré l’attitude de gardiens d’un acquis traditionnel7.

Or le grand mérite de l’ouvrage de Martha Nussbaum est de présenter un plaidoyer pour les humanités qui est tout sauf la défense frileuse d’une distinction sociale. Elle affronte directement les défis contemporains sans regretter un hypothétique âge d’or des humanités : surtout, loin de considérer que les humanités et les arts sont un bien a priori, elle ne recule pas devant la tâche de justifier leur intérêt social et politique, et le fait avec talent. La thèse de Nussbaum, en un mot, n’est
pas que l’enseignement et la recherche en art et humanités doivent être préservées malgré la crise économique et les exigences technologiques accrues : elle est d’affirmer qu’au contraire les humanités constituent un des éléments de la réponse à cette crise. Mais toute la question est bien sûr de savoir ce que l’on met sous le vocable « humanités » et à cet égard l’ouvrage de Nussbaum est tout sauf un plaidoyer complaisant. Suivi jusqu’au bout, son argument a pour conséquence une réforme profonde et exigeante de la manière dont celles-ci sont enseignées et pratiquées8.

L’argument de Nussbaum se déroule en sept brefs chapitres structurés autour de l’opposition de deux modèles idéaux-typiques d’éducation. D’un côté, l’éducation tournée vers le profit économique (« education for profit » ou « education for economic growth ») cherche avant tout à doter les élèves et les étudiants d’un certain nombre de capacités techniques qui leur permettront d’évoluer dans un monde de concurrence économique mondialisée. Le discours se veut alors austère
et réaliste : la compétition internationale impose ses exigences et les États ne peuvent maintenir leur rang qu’en formant des qualités d’innovation technologique et de profit économique. De l’autre côté, le modèle qui a les faveurs de Nussbaum est celui d’une éducation tournée vers la démocratie (« education for democracy »). L’argument consiste simplement à souligner qu’une éducation exclusivement tournée vers le profit sape lentement mais sûrement les conditions qui permettent
aux sociétés démocratiques de fonctionner. Une démocratie vivante demande à ses citoyens participation, information, indépendance d’esprit : autant de qualités qui ne recoupent que
7 La page de débat du New York Times du 17 octobre 2010 à l’occasion de la fermeture du département de Français de
SUNY est assez représentative du ton et du type d’argument échangé – et également de la relative fermeture du
débat, essentiellement constitué d’universitaires parlant à des universitaires.
8 Sur les argumentaires possibles en faveur de l’enseignement des humanités, voir le billet de Michel Lussault sur son
blog : .
partiellement les exigences de l’éducation tournée vers le profit, et qui doivent être cultivées
directement par l’éducation primaire, secondaire et supérieure.

En un mot, le mouvement de l’argument de Nussbaum est le suivant : si les valeurs démocratiques nous tiennent à cœur, alors il nous faut former non seulement de bons techniciens, mais également des hommes et des femmes dotées des capacités critiques et empathiques nécessaires pour bien remplir leur rôle de citoyen. La diversité culturelle croissante et la
mondialisation ne font qu’ajouter à la liste de ces exigences : il faut des citoyens capables de comprendre des situations et des problèmes interprétés dans un cadre moral et culturel différent. Or, et c’est la dernière étape de l’argumentation de Nussbaum, ces capacités nécessaires d’esprit critique, d’ouverture empathique et de compréhension de la diversité des cultures sont développées essentiellement par les arts et les humanités, ou plutôt par une certaine pratique des arts et des
humanités.

Pédagogie socratique et imagination narrative
On le voit, pour que l’argument fonctionne, il faut que par « humanités » on entende au moins autant une pédagogie et une pratique que des contenus. Pour dire que les humanités sont la réponse à « l’éducation tournée vers la démocratie », il faut y voir non pas la seule transmission de contenus caractéristiques d’une culture, mais la pratique de la réflexion. Ainsi, si Nussbaum évoque plusieurs fois le nom de Platon au cours de l’ouvrage, il est frappant de constater qu’elle n’y recourt pas tellement au titre d’un classique indiscutable qui ferait partie d’un canon figé : elle s’intéresse plutôt au type d’esprit qui se trouve cultivé par la rencontre critique de ces textes classiques, par la lecture de certains romans ou plus généralement par un questionnement socratique sur la vie et ses modalités.

Cette défense du rôle des humanités dans l’entretien de sociétés démocratiques vivantes est fondée sur un ensemble de thèses systématiques. Au fondement se trouve une thèse qui relève de la psychologie, à la fois de la psychologie individuelle et de la psychologie sociale. Si, d’après Nussbaum, les arts et les humanités sont une partie de la réponse au maintien d’une société démocratique, c’est qu’ils répondent à la question de la formation des émotions démocratiques9. La question qui la guide est donc : comment peut-on éduquer les individus de sorte qu’ils recherchent non pas la domination et l’exclusion, mais l’égalité et le respect mutuel ? Quel est le type d’émotion qu’il convient de cultiver pour qu’une société fonctionne sur un principe non pas hiérarchique mais
9 Sur l’opposition entre émotions démocratiques et émotions hiérarchiques, on peut voir le commentaire que Nussbaum donne du livre et de la musique des Nozze di Figaro de Mozart : « Égalité et amour à la fin du Mariage de Figaro : constituer les émotions démocratiques », Raison publique, n° 13, automne 2010, p. 15-48.
égalitaire ? « How do people become capable of respect and democratic equality? What makes them seek domination? » (« Comment les gens deviennent-ils capables de respect et d’égalité démocratique ? Pour quelle raison cherchent-ils la domination ? », p. 29). Nussbaum se lance donc dans la tâche d’expliciter les présupposés psychologiques de toute théorie pédagogique. La sienne se fonde sur un retournement de l’idée fameuse de Huntington parlant d’un « choc des
civilisations ». Ce choc, nous dit Nussbaum, n’est pas tant externe aux civilisations qu’interne : s’il y a un « clash », il est dedans, « within », dans l’individu et dans les démocraties10. L’éducation doit s’efforcer de donner aux étudiants et aux élèves les moyens de résoudre ce choc qui oppose tendances hiérarchiques à l’agression et à l’exclusion d’une part, et tendances égalitaires et empathiques de l’autre. La réponse propre à Nussbaum se fonde sur une théorie particulière du
développement des émotions qui voit dans l’agressivité une réponse particulière de gérer le fait de notre vulnérabilité. On retrouve ici un thème qui fait écho aux débats sur le care et qui souligne la dimension éminemment politique de cette attention portée aux émotions et à la vulnérabilité11.

Une deuxième thèse importante qui sous-tend le propos de l’auteur a trait cette fois à la méta-éthique : Nussbaum s’interroge sur le type de capacités qu’il faut développer pour que les individus soient capables de réfléchir adéquatement aux problèmes normatifs complexes qui se posent aux citoyens des démocraties contemporaines. Elle souligne que l’imagination, comme capacité de se mettre à la place d’autrui, est essentielle dans des sociétés multiculturelles : la capacité à imaginer le sort d’autrui est fondamentale pour qui est en position de voter ou de décider sur autrui. C’est d’autant plus important dans un contexte cosmopolitique. « Citizens cannot relate well to the complex world around them by factual knowledge and logic alone » (« Les citoyens ne peuvent pas se rapporter au monde complexe qui les entoure à l’aide de la connaissance factuelle et
de la logique seules », p. 95). Les questions normatives sont réglées non pas seulement par le recours à l’argument, mais par un certain type d’attention aux situations, qui impose de se mettre à la place de l’autre : il faut cultiver à ce titre « the ability to think what it might be like to be in the shoes of a person different from oneself, to be an intelligent reader of that person’s story, and to understand the emotions and whishes and desires that someone so placed might have » (« la
capacité à penser à l’effet que cela fait d’être à la place d’une autre personne, à être un lecteur intelligent de l’histoire de cette personne, et à comprendre les émotions, les aspirations et les désirs d’une personne placée dans cette situation », p. 95-96). Faire des arts et des humanités l’instrument principal de ce développement de l’imagination empathique, c’est assurément entretenir une vision
10 Sur ce point voir Martha Nussbaum, The Clash Within: Democracy, Religious Violence, and India’s Future,
Cambridge, Harvard University Press, 2007.
11 Pour le lien entre care, vulnérabilité et politique, voir Raison publique, no 14, printemps 2011, le dossier
« Grammaires de la vulnérabilité » et en particulier l’article de Sandra Laugier « Le care, le souci du détail et la
vulnérabilité du réel ».
bien optimiste de leur effet. À cet égard, Nussbaum approuve Winnicott, qui concevait « the role of arts in human life as, above all, that of nourishing and extending the capacity for empathy » (« le rôle des arts dans la vie humaine comme consistant essentiellement à nourrir et étendre la capacité d’empathie », p. 101). On pourrait bien sûr lui rétorquer que l’art a fait la preuve de sa capacité à servir également des politiques de fermeture et d’identité, et que les romans, par exemple, peuvent aussi bien renforcer les stéréotypes que les faire sauter. C’est donc une conception particulière de la
pratique des arts et des humanités que Nussbaum défend, qui y voit des instruments d’ouverture et de connaissance. Comment être sûr que ces instruments auront de l’effet ? Pas de certitude en la matière, affirme Nussbaum. Plus modestement, on peut simplement constater que « [k]nowledge is no guarantee of good behavior, but ignorance is a virtual guarantee of bad behavior » (« la connaissance n’est pas la garantie d’un bon comportement, mais l’ignorance est la garantie presque certaine d’un mauvais comportement », p. 81).

Enfin, on peut mettre en lumière une dernière thèse importante qui tient à la conception particulière de la pédagogie qui a les faveurs de Nussbaum. Poursuivant ce qui est largement une tradition étasunienne en la matière, Nussbaum est très favorable à une idée de pédagogie active, qui s’inscrit dans la lignée de Rousseau, Pestalozzi, Dewey ou encore Rabindranath Tagore. Toutes ces figures, et quelques autres, sont ainsi rapidement évoquées au chapitre 4 de l’ouvrage comme autant d’exemples d’une pédagogie socratique qu’il faudrait adapter au XXIe siècle. Ils ont également en commun de considérer l’éducation des humanités en continuité avec l’éducation pratique : Rousseau et Dewey sont peut-être les exemples les plus frappants d’une éducation dans laquelle la réflexion naît de la pratique et de l’effort pour résoudre des tâches quotidiennes.

Réforme de la recherche et impératif de croissance
Parmi ces différentes thèses, qui toutes mériteraient d’être discutées en détail, on peut attirer l’attention sur deux points importants du débat. On peut d’abord souligner un aspect étonnant pour un lecteur français, qui tient au rôle que jouent les acteurs privés et publics dans la défense des humanités. Nussbaum commence son ouvrage en soulignant le contexte général de pression sur les enseignements d’arts et d’humanités : ces derniers doivent résister à une injonction toujours plus
pressante d’utilité et d’efficacité comprises en termes étroitement économiques. Or, à plusieurs reprises dans l’ouvrage, Nussbaum souligne qu’aux États-Unis, les pressions contre les enseignements d’humanités viennent des politiques et des administrateurs, alors que les meilleurs soutiens de ces programmes sont de riches anciens élèves, donc des financeurs privés. Autrement dit, une des défenses efficaces des « arts libéraux » est le financement privé, contre les directives
politiques. Lorsque les administrateurs pressent pour fermer ou réduire des enseignements d’humanité, indique Nussbaum, le recours est dans ces anciens élèves qui se rappellent avec bonheur les années d’undergraduate : « we go to wealthy alums whose educational values pretty well match our own since they are by and large alums who loved their undergraduate liberal
education » (« nous nous adressons aux riches anciens élèves dont les valeurs pédagogiques rencontrent d’autant mieux les nôtres qu’il s’agit généralement d’anciens élèves qui ont particulièrement apprécié leur éducation libérale en premier cycle », p. 132). La situation n’est évidemment pas transposable, parce qu’elle tient à au moins deux traits singulier du système
américain : d’abord, les premières années d’université ne sont pas spécialisées, mais exigent des étudiants qu’ils suivent un large ensemble de disciplines, dont des humanités. Ensuite, la pratique de la philanthropie et du financement privé en général est une différence culturelle souvent soulignée entre États-Unis et Europe. Tout en tenant à des caractéristiques singulières du système étasunien, l’exemple offre cependant une piste intéressante pour penser un modèle de cercle vertueux entre l’enseignement des arts et humanités et la société.

Un deuxième élément de débat est la manière dont Nussbaum propose d’analyser cette pression générale à une « utilité » de l’éducation et de la formation. En particulier, les quelques paragraphes consacrés à l’analyse des récentes réformes du système de recherche en Grande- Bretagne (l’application du Research Excellence Framework – voir p. 127 et suivantes) sont d’autant plus intéressants pour le lecteur français que l’enseignement supérieur et la recherche français sont
précisément pris, en ce moment même, dans la vague des Initiatives d’excellence et autres Labex. Nussbaum est sans concession pour une réforme qui met les humanités dans un cadre qui leur est contraire : en particulier, elle souligne que le système de financement de la recherche par projets, s’il fonctionne en partie pour les disciplines scientifiques, n’a pas grand sens pour les humanités. Elle remarque également combien cette réforme est menée dans un état d’esprit généralement
suspicieux des arts et humanités, qui y voit d’abord des fioritures inutiles12.

Là aussi, on peut apprécier l’ironie qu’il y a pour un esprit européen à recevoir une leçon d’indépendance de la recherche venue d’Outre-Atlantique. Nussbaum critique ainsi l’initiative d’excellence anglaise et son obsession pour l’utilité économique: « “impact” is the buzzword of the day, and by “impact” the government means above all economic impact » (« “impact” est le mot à la mode, et par “impact”, le gouvernement entend essentiellement impact économique », p. 128). Elle remarque combien les humanités se trouvent acculées à une position défensive, où elles doivent

12 Nussbaum cite ainsi l’anecdote suivante : « One cynical young philosopher, in one of these recently merged deparments of philosophy and political science, told me that his last grant proposal was six words under the word limit – so he added the word “empirical” six times, as if to reassure the bureaucrats that he was not dealing in mere philosophy – and his application proved successful » (p. 129).
en permanence justifier de leur existence devant le gouvernement.

Mais il est très intéressant de voir que la réaction ne s’arrête pas à cette critique. Tout au contraire, Nussbaum propose une réponse constructive et dynamique qui sort les humanités d’une simple posture de lamentation. Loin de refuser en bloc la question de l’utilité de l’éducation, Nussbaum la pose, mais propose d’y répondre différemment. Il faut réussir à faire passer l’idée que « l’utilité » de l’éducation ne se réduit pas à la croissance économique, mais au type de société que l’on contribue à maintenir ce faisant. C’est la transposition à l’éducation du geste que Nussbaum a fait plus largement à propos des modèles de la croissance : Nussbaum est connue pour avoir participé, avec Amartya Sen notamment, à la promotion d’un modèle de la croissance plus complexe et complet que la simple mesure du PNB. Elle ne refusait pas la question de la mesure du progrès, mais les critères qui servaient à l’évaluer, troquant le PNB pour un certain nombre de « capabilités » fondamentales – santé, alphabétisation, etc. De même, elle ne rougit pas devant la question de l’utilité de l’éducation, mais apporte une réponse plus large que l’économie.

Nussbaum le souligne, la crise et les débats suscités sont mondiaux : si Not for Profit se concentre essentiellement sur la situation des États-Unis et de l’Inde, ses réflexions sont également particulièrement bienvenues dans le contexte français. À travers les secousses et restructurations à marche forcée provoquées en Europe par les différentes « initiatives d’excellence » déclinées du Royaume-Uni à la France en passant par l’Allemagne, l’enjeu pour les humanités est de réussir à faire émerger les questions de fond au-delà des impératifs angoissés de performance : quelle éducation et quelle recherche sont pertinentes pour le XXIe siècle ? Qui voulons-nous former et à quoi ? Quelles qualités d’esprit voulons-nous cultiver ? Quel type de citoyen souhaitons-nous pour maintenir des démocraties ouvertes et des espaces publics vivants ?

Pressées par un impératif d’utilité et de recherche anxieuse de croissance, les défenseurs des humanités ont beaucoup mieux à faire que de refuser la question en bloc et de s’enfermer dans une posture défensive : ils peuvent au contraire saisir l’occasion pour redéfinir et élargir ce qu’on entend par croissance, utilité et progrès social. Certes, pour se montrer à la hauteur de l’enjeu, la recherche et l’enseignement des humanités doivent aussi se transformer, en passant d’une histoire centrée sur l’État-nation à une histoire véritablement mondiale, en enseignant une conscience des interdépendances économiques qui lient les pays, en développant davantage l’enseignement des langues, en promouvant un esprit critique par l’enseignement socratique. Le programme est ambitieux, et alléchant.

Publié dans laviedesidees.fr, le 14 février 2011
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laviedesidees.fr

entretien avec Robert Darnton, Annick Cojean, Le Monde 2

« LES BIBLIOTHÈQUES SONT L’AVENIR DU LIVRE »
Propos recueillis par Annick Cojean (Le Monde 2, supplément n° 70 du 15.01.11)

Internet pourrait bien accomplir le rêve des Lumières, celui d’un savoir accessible à tous.
Et les bibliothèques devenir le meilleur allié de la révolution numérique en cours.
Entretien avec Robert Darnton, historien américain du livre.

Robert Darnton, 70 ans, est « le » spécialiste mondial de l’histoire livre. Diplômé d’Harvard et d’Oxford, cet historien américain, érudit, élégant, et s’exprimant dans un français impeccable, est devenu l’un des meilleurs spécialistes du XVIIIe siècle des Lumières et de la Révolution française. Découvert en France avec L’Aventure de l’Encyclopédie paru en 1982, il a publié de nombreux ouvrages historiques (Gens de
Lettres, gens du livre
[1992], Pour les Lumières [2002], Bohème littéraire et Révolution [2010]…).
Ancien président de l’Historial Association et longtemps professeur à l’université de Princeton où il avait créé le Centre pour l’étude du livre et des médias, il dirige, depuis 2007, la bibliothèque d’Harvard, la deuxième au monde après celle du Congrès à Washington. C’est à ce titre qu’il réfléchit intensément à la numérisation et à l’avenir de l’imprimé, inquiet de la puissance montante de Google en matière d’accès aux livres et à l’information, sur le point d’en détenir un quasi-monopole.

Le Monde Magazine. Quelles sont, selon vous, qui êtes historien du livre, les grandes étapes
ayant marqué l’accès des hommes à la connaissance ?
Robert Darnton. Il y eut d’abord l’écriture, bien sûr. Environ 4 000 ans avant notre ère. Elle a transformé la relation de l’espèce humaine avec le passé. Puis il y eut l’invention du codex, cet objet magnifique et génial, qui a remplacé les rouleaux de textes – qu’il fallait déployer et qui imposaient une lecture continue – par des pages reliées ensemble et pouvant être feuilletées en toute liberté ou fantaisie. Lancé au début de notre ère, cet instrument si pratique – le livre actuel – a traversé les âges et résistera encore fort longtemps. Il a fallu ensuite attendre l’an 1450 pour connaître l’imprimerie de Gutenberg – et son invention du procédé de composition par caractères mobiles – déjà initiée en Chine et en Corée, qui a mis le livre à la portée de cercles croissants de lecteurs. Enfin, il y eut l’apparition du numérique. La Toile et les moteurs de recherche dans les années 1990. Google en 1998.

4300 ans de l’écriture au codex ; 1150 ans du codex à l’imprimerie ; 540 ans de l’imprimerie à Internet. Une dizaine d’années d’Internet aux livres numériques… Le rythme des mutations s’accélère de façon vertigineuse!

R. D. Attention ! Il y a de grands tournants. Mais l’arrivée d’une nouvelle technique ne détrône pas la précédente. Au moins dans le court terme. La radio n’a pas tué le journal. La télé n’a pas tué la radio. L’ordinateur n’a tué ni radio ni télé. Même chose pour le livre. Un chercheur anglais a découvert récemment que l’édition manuscrite s’est poursuivie jusqu’au XVIIIe siècle. C’est-à-dire que des éditeurs employaient des copistes pour recopier à la main certains livres. Pour une édition de moins de cent exemplaires, cela revenait moins cher d’engager des copistes que des typographes. L’invention de Gutenberg a donc fait fleurir l’édition manuscrite ! Et aujourd’hui, non seulement le livre numérique ne chasse pas le livre imprimé, mais il se peut qu’il le renforce. Au moins pendant un certain temps.

Le fameux codex fait-il de la résistance?
R. D. Et comment ! La production de livres imprimés augmente chaque année. La crise économique récente a porté un coup au secteur de l’édition, mais ça redémarre etje pense qu’on imprimera cette année un million de livres nouveaux dans le monde. Un million ! Alors, quand j’entends dire : « Le livre est mort », je réponds : « Quelle belle mort ! »

Le livre électronique progresse néanmoins.
R. D. Et à grande vitesse. Il représentait 10 % des ventes en 2010 aux Etats-Unis, le double de 2009, et pourrait rapidement atteindre 15, voire 20 % des ventes. C’est impressionnant. Mais l’un ne chasse pas l’autre. Les maisons d’édition américaines constatent même que plus on lit de livres sur une liseuse électronique, plus on achète de livres imprimés. L’appétit ne fait que croître. Certains lecteurs prennent aussi plaisir à flairer un livre électronique avant de courir l’acheter en librairie. C’est donc un agrandissement du marché. L’avenir du livre reste prometteur : numérique, analogique ou hybride, un site Internet permettant d’entendre, par exemple, des voix, des sons, des chansons évoquées dans un livre papier.
Il existe actuellement un foisonnement d’idées et d’inventions. Connaissez-vous l’Espresso Book Machine ? C’est une technologie qui permet, à partir d’une banque de données numériques, d’imprimer un livre à la demande, en trois minutes et pour moins de 10 dollars. La machine, qui a la taille d’un canapé, existe déjà dans de nombreuses librairies et bibliothèques. Encore une façon de donner une nouvelle vie au livre papier auquel beaucoup de lecteurs, comme moi, sont très attachés. Quel bonheur de pouvoir feuilleter un livre, l’annoter, l’emporter au lit et le ranger dans un rayonnage ! Il n’empêche : la révolution du numérique est bel et bien engagée.

Dans votre ouvrage Apologie du livre, vous affirmez qu’en bouleversant le monde du
savoir, Internet pourrait réaliser le rêve des Lumières.
R. D. L’idéal des Lumières était la démocratisation du savoir. Mais la République des Lettres du XVIIIe siècle, qui prônait l’égalité et la connaissance universelle, n’était en fait qu’une utopie. Non seulement la censure et la police littéraire jouaient un rôle important dans la France de l’époque, mais l’analphabétisme et les barrières sociales constituaient des obstacles majeurs. À côté d’une poignée de philosophes reconnus, comme Voltaire, Montesquieu, Rousseau et Diderot, les auteurs vivaient comme des pauvres diables, contraints de courtiser les mécènes, d’intriguer
pour intégrer une gazette contrôlée par l’État. Internet change la donne et peut permettre de créer une véritable République des Lettres à la portée de tous. À la portée d’un clic. La République numérique du savoir ! Vous imaginez la révolution que serait la création d’une bibliothèque universelle gratuite ?

Est-ce votre ambition, vous qui êtes à la tête de la plus grande bibliothèque universitaire du monde ?
R. D. Oui ! C’est bien mon projet : créer une bibliothèque numérique nationale qui, dans les faits, serait très vite internationale. L’équivalent moderne de la bibliothèque d’Alexandrie. Google a démontré la possibilité de transformer les richesses intellectuelles de nos bibliothèques – des millions de livres posés, inertes et sous-utilisés, sur des étagères – en une base électronique accessible à chacun, partout et à tout moment. Pourquoi ne pas adapter sa formule à succès pour le bien public et rendre nos livres accessibles gratuitement à chaque citoyen du monde ? Plusieurs pays ont déjà pris des initiatives : France, mais aussi les Pays-Bas, le Japon, la Finlande, la Norvège. L’Amérique ne doit plus hésiter.
J’ai réuni à Harvard, en octobre 2010, une quarantaine de personnes : directeurs de grandes institutions culturelles comme la Bibliothèque du Congrès, les Archives nationales ou le Smithsonian Institution, des universitaires, juristes, informaticiens et leaders de grandes fondations privées. Nous disposions d’estimations de coûts – entre 10 cents et 10 dollars la page scannée – démontrant que la numérisation des 30 millions d’ouvrages de la Bibliothèque du Congrès n’atteindrait pas – en comparaison – les 750 millions d’euros que Sarkozy avait promis pour numériser le « patrimoine culturel francais ». Il n’a pas fallu trente minutes pour que nos grandes fondations disent : « On y va ! On finance ! » Un grand congrès va se tenir à Washington au printemps pour lancer ce projet public, non étatique et non
commercial, directement inspiré des Lumières et de la Constitution américaine.

La numérisation de nombreuses bibliothèques a, de fait, déjà commencé.
R. D. Deux millions de livres ont déjà été numérisés. Sans parler de collections particulières à chaque université. À Harvard, nous avons ainsi numérisé, groupées par thèmes, 2,3 millions de pages (images, photos, manuscrits…) qui sont désormais accessibles dans le monde entier. Mais l’idée est de tout numériser. Et vous voyez l’ampleur de la tâche ! Commencée en 1638 avec 400 livres, la bibliothèque d’Harvard dispose maintenant de 17 millions de livres et de 400 millions de manuscrits et autres archives répartis entre 45 000 collections. Nous possédons des documents dans 350 langues (60 % de nos livres sont en langue étrangère), la plus grande bibliothèque de travaux chinois hors de Chine, plus de titres ukrainiens qu’il n’en existe en Ukraine même et, depuis peu, un très riche département indien. Tout cela devrait être un jour à la disposition du public le plus vaste.
Sans parler de la production intellectuelle d’aujourd’hui que je souhaite mettre en libre accès au monde entier. Après débat et vote, les professeurs d’Harvard se sont engagés à accepter la mise en ligne, à titre gratuit, de leurs articles scientifiques. Ce sera également le cas pour les thèses, conférences, rapports sur les travaux en cours. Certains cours magistraux peuvent déjà être suivis en ligne. L’ouverture est le principe directeur pour adapter la bibliothèque aux conditions du XXIe siècle.

Le plus grand obstacle est-il financier, technique ?
R. D. Juridique ! Car la législation du copyright pose d’énormes problèmes. Nous pouvons numériser tous les documents publiés avant 1923, date à laquelle intervient le droit d’auteur. Pour les ouvrages publiés entre 1923 et 1964, les nombreuses fluctuations de la loi ont abouti à un grand flou du droit d’auteur et à une prolifération d’œuvres dites « orphelines », sans ayants droit connus. Il faudrait donc que le Congrès vote une loi qui nous préserve des litiges sur ces livres épuisés auxquels on donnerait une nouvelle vie.
Quant aux autres, parus entre 1964 et 2010, à l’exclusion de ceux encore en vente dans les circuits commerciaux, il me semble que leurs auteurs auraient tout intérêt à les mettre gratuitement à la disposition du public plutôt que de les laisser croupir sur des rayonnages. On pourra imaginer un fonds d’indemnisation, mais je pense que la plupart verront leur intérêt à être lus sur le Net. On attend tous, de toute façon, le jugement du tribunal du district de New York sur l’accord passé, en 2008, entre Google et un groupement d’auteurs et éditeurs.

N’arrivez-vous pas trop tard ? Google a déjà une longueur d’avance !
R. D. Vous avez raison. Ça fait vingt ans qu’on aurait dû commencer ! Et pendant que les pouvoirs publics somnolaient, Google s’est mis à la tâche. Mais c’est encore jouable. Ne loupons pas ce grand tournant de l’histoire. J’admire la capacité technologique de Google et son esprit d’entreprise. Mais qu’est-ce que Google, si ce n’est une entreprise commerciale dont l’objectif est uniquement de dégager des bénéfices pour ses actionnaires ? Rien à voir avec la mission des bibliothécaires de conserver les œuvres et de mettre gratuitement livres et connaissance à la disposition du public.
Ne laissons pas Google détenir le monopole de l’accès à l’information. Ce serait malsain et terriblement dangereux. Et même du jamais vu. Ses propriétaires actuels protestent de leur bonne foi. Mais qui seront-ils dans vingt ans ? Nous, bibliothèques, sommes là pour l’éternité. Et je souhaite que Google accepte de mettre à la disposition de notre projet sa base de livres déjà numérisés. Il ne perdrait rien et gagnerait en prestige et en respectabilité pour cette contribution au bien public.

Une bibliothèque universitaire se doit aussi de conserver la mémoire collective d’une époque. Comment préserver les courriers, articles, recherches qui sont nés directement sous forme numérique ?
R. D. C’est un casse-tête. Nous y investissons des sommes considérables car c’est une mission essentielle. Harvard compte sans doute plus de Prix Nobel que n’importe quelle université dans le monde. Or, ces scientifiques ébauchent, découvrent, inventent, enseignent sans laisser désormais le moindre document imprimé. Finis les brouillons papier ! Tout se fait sur ordinateur. Comme d’ailleurs les architectes. Il faut conserver la mémoire de leur travail et du processus de création. Sans compter les blogs, forums et multiples sites électroniques créés par les professeurs et les élèves. Tout devrait être gardé. Nous avons un nouveau laboratoire qui invente robots et techniques pour préserver cette mémoire. Sans compter les expériences en cours pour archiver les millions de courriels échangés dans
l’enceinte d’Harvard, et en priorité ceux de la direction de l’université ! C’est toute une civilisation dont il faut garder témoignage. Et les bibliothèques sont plus nécessaires que jamais, sachant que le numérique peut être très périssable. Savez-vous qu’on a perdu des archives de la NASA ? Un ensemble de courriels de la Maison Blanche entre 2001 et 2005 ? Et qu’on a failli perdre toutes les données du recensement de la population de 1960 à cause d’un logiciel démodé ? Autrefois rivales, les grandes universités doivent désormais se serrer les coudes et collaborer ensemble à cette mission de conservation. Je travaille d’ailleurs étroitement avec la bibliothèque du MIT(Massachusetts Institute of Technology).

Les salles de lecture ont-elles été désertées maintenant que les étudiants ont accès à Google et à tant de documents et cours depuis leurs chambres ?
R. D. Elles sont plus fréquentées que jamais ! De jour comme de nuit. Les étudiants y travaillent en petits groupes, leur ordinateur branché devant eux et entourés de livres. Ils discutent et débattent perpétuellement. Contrairement à mon époque où le silence était absolu et la nourriture interdite, ils sont même invités à y prendre cafés et sandwiches. Et puis 1200 employés à plein-temps sont à leur service. Notamment des bibliothécaires spécialisés et disponibles pour les guider vers les documents, les moteurs de recherche et les banques de données les plus pointues. C’est le cas notamment à l’école de droit qui forme l’élite politique et où a étudié Obama. La bibliothèque reste le cœur battant de l’université. C’est un centre de sociabilité et de travail collectif Un pôle d’énergie intellectuelle.

Et les bibliothèques municipales ? Quelle devient leur fonction à l’heure du numérique ?
R. D. Toujours au service de la population pour fournir de l’information, quelle qu’elle soit. À New York, par exemple, la Bibliothèque publique gardée par deux grands lions de pierre sur la Ve Avenue est un vrai centre de recherche. Mais les 86 bibliothèques de quartier sont des lieux d’animation et d’accueil pour un tas d’activités civiques. Les chômeurs s’y retrouvent pour lire sur Internet les annonces d’emplois qui existaient auparavant dans les journaux. Les bibliothécaires leur enseignent comment manipuler les ordinateurs. On y dispense aussi des cours d’anglais, notamment pour les nombreux immigrés d’Amérique latine. Et la jeunesse démunie y trouve de nombreux programmes pour lire, étudier, faire les devoirs qu’ils ne peuvent faire à la maison.

Pourra-t-on y emprunter des livres numériques comme on le fait pour les livres imprimés ?
R. D. On le pourra à l’avenir. Un Californien a inventé une technique permettant de télécharger le texte – non imprimable – que vous souhaitez emprunter. Lequel s’effacera automatiquement au bout de trois jours ! C’est inouï le nombre d’inventions qui voient le jour dans ce paysage décidément complexe. La démocratisation du savoir est en route, grâce au numérique. Je ne suis pas naïf, la société ne va pas, d’un coup, devenir égalitaire, et les élites ne disparaîtront pas. Mais la révolution Internet me rend optimiste quant aux possibilités d’éducation et d’expansion des connaissances. Et la bibliothèque, qui pourrait passer pour la plus archaïque de nos institutions, est au contraire un lieu idéal pour servir d’intermédiaire entre les modes de communication imprimés et numériques. J’ai publié un jour un petit livre en français qui s’appelait Pour les Lumières. C’est un peu ma profession de foi.

supplément par Alain Beuve-Méry à l’entretien avec Robert Darnton

» GOOGLE NUMÉRISE À TOUT-VA

LA BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE PROJETÉE PAR LE GÉANT AMÉRICAIN DU NET RESSEMBLE EN FAIT À UNE VASTE LIBRAIRIE EN LIGNE.

Les arbres ne montent jamais jusqu’au ciel. Mais Google, si ! La révolution numérique engagée dans le domaine des livres par l’entreprise américaine est le plus formidable défi lancé aux éditeurs de la planète ainsi qu’aux bibliothèques du monde entier depuis l’imprimerie de Gutenberg. En décembre 2004, Google avait annoncé à grand bruit son intention de numériser 15 millions d’ouvrages en six ans et de créer ainsi une bibliothèque numérique universelle. De fait, elle a accompli la première tâche : la firme de Mountain View a affirmé, en décembre 2010, avoir déjà numérisé 15 millions de livres provenant de 35 000 éditeurs et de 40 bibliothèques en 400 langues dans une centaine de pays. Un tour de force que peu d’institutions publiques auraient pu réaliser en un délai aussi court.
Mais la seconde mission, elle, n’a en revanche pas encore vu le jour. Au projet d’une bibliothèque numérique universelle s’est même plutôt substitué celui d’une librairie en ligne. Le 6 décembre 2010, Google a annoncé l’ouverture de sa librairie numérique aux Etats-Unis, Google eBooks, qui propose au grand public plus de 3 millions d’ouvrages dans tous les genres, dont plusieurs centaines de milliers de titres exploités en version papier par les éditeurs. En Europe, le lancement de cette plate-forme est prévu en 2011.
« Nous pensons que cela sera la plus grande e-bibliothèque du monde », a réaffirmé un porte-parole du groupe. À l’origine projet universel, le programme Google Livre a pris une tournure nettement plus commerciale. Entre les 15 millions d’ouvrages numérisés et les 3 millions accessibles, il reste 12 millions de livres qualifiés d’œuvres orphelines qui sont aujourd’hui l’objet de négociations, mais aussi d’actions en justice pour permettre leur exploitation commerciale, aux Etats-Unis et en France.
Car si l’entreprise américaine est allée jusqu’à présent aussi vite et aussi loin, c’est qu’elle ne s’est pas embarrassée des contraintes juridiques et notamment de la législation sur les droits d’auteur, en vigueur dans les différents pays. Le moteur de recherche a numérisé à tout-va, sans se préoccuper des ayants droit. Adoptant la stratégie du rouleau compresseur, il a décidé de numériser le plus grand nombre possible de livres, puis de régulariser les contentieux au cas par cas.
Les éditeurs des deux côtés de l’Atlantique, placés dans la situation de David contre Goliath, ont mis du temps à réagir. Avec des chiffres d’affaires de 5 milliards d’euros pour Pearson en 2009, de près de 3 milliards pour Bertelsmann ou encore de 2,2 milliards pour Hachette, les trois premiers groupes mondiaux de littérature générale demeurent en effet des nains économiques face à Google, dont le chiffre d’affaires est de cinq à huit fois supérieur.
Pourtant dans son irresistible ascension, le destin de Google dépend de deux procédures de justice. En décembre 2009, la firme a été condamnée pour contrefaçon du droit d’auteur par la justice française. Il s’agit d’une première mondiale. Cette décision infléchira-t-elle les pratiques de Google ?
Pas sûr, il a fait appel. De son côté, le Syndicat national de l’édition, par la voix de son président Antoine Gallimard, a réaffirmé, le 6 janvier, qu’il continue à poursuivre Google. Une nouvelle décision de justice est attendue au printemps.

VIFS DÉBATS SUR LES ŒUVRES « ORPHELINES »

Mais c’est surtout aux Etats-Unis que se joue l’avenir de Google Livre. Depuis le 18 février 2010, Google est suspendu à la décision du juge fédéral américain Denny Chin, qui doit se prononcer sur l’accord que la firme américaine avait signé, en octobre 2008, avec l’association des éditeurs américains et la Guilde des auteurs. Cet accord, jugé beaucoup trop favorable à la firme californienne par ses adversaires (de ses concurrents directs, comme Amazon, Yahoo!, Microsoft, en passant par des associations de consommateurs, jusqu’à des auteurs ou des directeurs de bibliothèques comme Robert Darnton), fait l’objet de débats vifs et passionnés depuis un an. Le département américain de la justice a aussi émis des réserves.

Au cour du débat, la commercialisation des 12 millions d’œuvres dites orphelines, numérisées par Google et dont le nom des propriétaires est ignoré. Si le moteur américain en obtenait l’exploitation, il deviendrait le premier éditeur mondial et pourrait se trouver en situation de monopole.

Alain Beuve-Méry

Nos vœux et une nouvelle traduction de l’Iliade

Nous présentons à tous nos lecteurs nos meilleurs vœux pour 2011. Et nous signalons la parution en 2010 d’une nouvelle traduction de l‘Iliade due à Philippe Brunet, aux éditions du Seuil. Philippe Brunet a désormais adopté l’hypothèse de l’épopée homérique chantée, il s’accompagne sur une lyre qu’il a découverte en Ethiopie. Vous pouvez l’entendre en parler avec des passages chantés dans l’émission de France-culture la Grande Table animée par François Angelier, Antoine Guillot et Corine Rondeau du 5 janvier 2011 (téléchargeable pendant une semaine, écoute en ligne possible pendant un mois): http://www.franceculture.com/oeuvre-l-iliade-de-homere-traduction-philippe-brunet.html

Classici contro

sette giornate nei teatri storici tra Venezia, il Veneto e il Friuli Venezia Giulia i «Classici contro» ci parleranno ciascuno di un tema, di un’idea, di una parola delle letterature antiche che possano rappresentare un contributo contro la deriva etica, estetica, civica e culturale del presente. Con i miti e con le storie, ma senza nessuna mitizzazione. Come nel teatro di Dioniso, col rigore della filologia e con la forza di una performance sui temi scottanti del presente, su tutto ciò che oggi è un problema e un’inquietudine.
Iniziamo ora la comunicazione ufficiale. Mercoledì 1 dicembre alle 11.30 presso la Sala Conferenze di Palazzo Marcorà Malcanton della Facoltà di Lettere e Filosofia dell’Università Ca’ Foscari terremo presentazione pubblica e conferenza stampa () nella quale risponderemo alle domande sul progetto di Gian Mario Villalta e dei giornalisti presenti. Sarà una prima discussione sul filo rosso della Parrhesia ovvero della Libertà di parola nella democrazia, che rappresenta il punto di partenza e il motivo conduttore di tutto il progetto.
Poi il 10 e il 16 dicembre inizieremo sul serio con i primi due eventi al Teatro di San Vito al Tagliamento (splendido teatro dell’Ottocento nel cuore della città murata): due temi forti del presente con grandi classicisti come Alessandro Barchiesi e Maurizio Bettini e altri insieme a loro. E andremo in crescendo, per i temi in gioco e per gli interventi, nel nuovo anno con gli eventi di Venezia, Treviso e Castelfranco Veneto.
Informazioni e approfondimenti si troveranno nelle nostre pagine web <http://lettere2.unive.it/flgreca/aicc.htm> e nel blog .
Per ciascuno dei sette eventi nelle quattro città e nei quattro teatri è consigliata la prenotazione agli indirizzi indicati nella pagina http://lettere2.unive.it/flgreca/classiciprenotazioni.htm