supplément par Alain Beuve-Méry à l’entretien avec Robert Darnton

» GOOGLE NUMÉRISE À TOUT-VA

LA BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE PROJETÉE PAR LE GÉANT AMÉRICAIN DU NET RESSEMBLE EN FAIT À UNE VASTE LIBRAIRIE EN LIGNE.

Les arbres ne montent jamais jusqu’au ciel. Mais Google, si ! La révolution numérique engagée dans le domaine des livres par l’entreprise américaine est le plus formidable défi lancé aux éditeurs de la planète ainsi qu’aux bibliothèques du monde entier depuis l’imprimerie de Gutenberg. En décembre 2004, Google avait annoncé à grand bruit son intention de numériser 15 millions d’ouvrages en six ans et de créer ainsi une bibliothèque numérique universelle. De fait, elle a accompli la première tâche : la firme de Mountain View a affirmé, en décembre 2010, avoir déjà numérisé 15 millions de livres provenant de 35 000 éditeurs et de 40 bibliothèques en 400 langues dans une centaine de pays. Un tour de force que peu d’institutions publiques auraient pu réaliser en un délai aussi court.
Mais la seconde mission, elle, n’a en revanche pas encore vu le jour. Au projet d’une bibliothèque numérique universelle s’est même plutôt substitué celui d’une librairie en ligne. Le 6 décembre 2010, Google a annoncé l’ouverture de sa librairie numérique aux Etats-Unis, Google eBooks, qui propose au grand public plus de 3 millions d’ouvrages dans tous les genres, dont plusieurs centaines de milliers de titres exploités en version papier par les éditeurs. En Europe, le lancement de cette plate-forme est prévu en 2011.
« Nous pensons que cela sera la plus grande e-bibliothèque du monde », a réaffirmé un porte-parole du groupe. À l’origine projet universel, le programme Google Livre a pris une tournure nettement plus commerciale. Entre les 15 millions d’ouvrages numérisés et les 3 millions accessibles, il reste 12 millions de livres qualifiés d’œuvres orphelines qui sont aujourd’hui l’objet de négociations, mais aussi d’actions en justice pour permettre leur exploitation commerciale, aux Etats-Unis et en France.
Car si l’entreprise américaine est allée jusqu’à présent aussi vite et aussi loin, c’est qu’elle ne s’est pas embarrassée des contraintes juridiques et notamment de la législation sur les droits d’auteur, en vigueur dans les différents pays. Le moteur de recherche a numérisé à tout-va, sans se préoccuper des ayants droit. Adoptant la stratégie du rouleau compresseur, il a décidé de numériser le plus grand nombre possible de livres, puis de régulariser les contentieux au cas par cas.
Les éditeurs des deux côtés de l’Atlantique, placés dans la situation de David contre Goliath, ont mis du temps à réagir. Avec des chiffres d’affaires de 5 milliards d’euros pour Pearson en 2009, de près de 3 milliards pour Bertelsmann ou encore de 2,2 milliards pour Hachette, les trois premiers groupes mondiaux de littérature générale demeurent en effet des nains économiques face à Google, dont le chiffre d’affaires est de cinq à huit fois supérieur.
Pourtant dans son irresistible ascension, le destin de Google dépend de deux procédures de justice. En décembre 2009, la firme a été condamnée pour contrefaçon du droit d’auteur par la justice française. Il s’agit d’une première mondiale. Cette décision infléchira-t-elle les pratiques de Google ?
Pas sûr, il a fait appel. De son côté, le Syndicat national de l’édition, par la voix de son président Antoine Gallimard, a réaffirmé, le 6 janvier, qu’il continue à poursuivre Google. Une nouvelle décision de justice est attendue au printemps.

VIFS DÉBATS SUR LES ŒUVRES « ORPHELINES »

Mais c’est surtout aux Etats-Unis que se joue l’avenir de Google Livre. Depuis le 18 février 2010, Google est suspendu à la décision du juge fédéral américain Denny Chin, qui doit se prononcer sur l’accord que la firme américaine avait signé, en octobre 2008, avec l’association des éditeurs américains et la Guilde des auteurs. Cet accord, jugé beaucoup trop favorable à la firme californienne par ses adversaires (de ses concurrents directs, comme Amazon, Yahoo!, Microsoft, en passant par des associations de consommateurs, jusqu’à des auteurs ou des directeurs de bibliothèques comme Robert Darnton), fait l’objet de débats vifs et passionnés depuis un an. Le département américain de la justice a aussi émis des réserves.

Au cour du débat, la commercialisation des 12 millions d’œuvres dites orphelines, numérisées par Google et dont le nom des propriétaires est ignoré. Si le moteur américain en obtenait l’exploitation, il deviendrait le premier éditeur mondial et pourrait se trouver en situation de monopole.

Alain Beuve-Méry

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